vendredi 30 septembre 2016

Bible Catholique Orange – dans la vie et l’enseignement de Paul Muad’Dib


Bible Catholique Orange – dans la vie et l’enseignement de Paul Muad’Dib

  L’éducation dans l’enfance de Muad’Dib, alors qu’il était encore Paul Atrèides, durant ses quinze premières années sur Caladan fut, dans certaines matières, très étendue alors que dans d’autres elle était limitée. Il n’eut pas de compagnons de jeux, pour des raisons évidentes de sécurité, et il ne s’était jamais senti à l’aise avec quelqu’un de son âge, sauf Chani. Il n’avait jamais été en contact avec la société des péons de Caladan, les cultivateurs de riz pundi, même s’il avait souvent exprimé de la curiosité pour leur coutumes et s’il avait même apprit un peu sur leurs pratiques religieuses qui, à bien des égards, étaient étonnamment semblables à celles des fremen d’Arrakis. Son père, le Duc Rouge, Leto Atréides, n’était pas très croyant, il maintenait une indifférence polie, inhérente à sa classe sociale. Sa mère, Dame Jessica, un adepte Bene Gesserit, avait formé son fils dans le contrôle prana – la musculature – et le bindu – les nerfs – lui avait enseigné la Litanie contre la peur et lui avait sans doute transmis une partie de la sagesse incorporée dans le Livre d’Azhar. Cependant, son intérêt pour le pouvoir avait une base imprécise, son ambition motrice (pour peu qu’il l’ait comprise) et son sang-froid rigide avaient quelque peu inhibé l’expression de l’amour maternelle. Deux de ses compagnons-professeurs, Gurney Halleck et le docteur Wellington Yueh, baignèrent le jeune Paul dans le langage et l’esprit de la BCO. Gurney Halleck, un troubadour mais aussi un guerrier, avait toujours une citation prête pour  n’importe quelle occasion. La réputation de traîtrise du docteur Yueh, dans l’histoire, ne devrait pas faire oublier la valeur de son enseignement, ni sa gentillesse personnelle ; il eut la plus douce influence sur son élève et une influence religieuse dans l’ancien esprit ortho-catholique. C’est Yueh qui offrit à Paul son premier cadeau, sa copie personnelle de la BCO, une édition pour les voyageurs de l’espace, au moment où ils étaient sur le point de quitter Caladan. Paul se souvint, plus tard, de « cette exposition à la BCO, à un moment critique ».

  Qu’est-ce qui, dans le don de ce livre imprimé sur filaments, fit entrevoir le but terrible à Paul ? Il fut rapporté qu’il avait senti son importance presque aussitôt. Un curieux incident se produisit alors que Yueh montrait à son élève comment faire fonctionner le livre. Paul était censé lire la kalima 467, mais l’ouvrage s’ouvrit sur le passage préféré de l’épouse Bene Gesserit de Yueh. Ce texte (Le crâne noir, vis.99) laisse à penser que nous pouvons tous être sourds et aveugles sur un autre monde qui nous entoure ; l’imagination de Paul a pu avoir été réveillé alors, et plus tard avoir pensé qu’il pouvait être le premier homme choisit pour traverser une perception plus large.

  Le texte que Yueh lui avait demandé de lire, « De l’eau commence toute vie », et cela refera surface plus tard. Deux choses peuvent être dites ici concernant la « terrible mission » de Paul.

  Tout d’abord, et de toute évidence, il cita le texte lorsqu’après son duel avec Jamis, il fut troublé d’accepter l’eau du cadavre du fremen ; Paul aurait pu avoir l’intuition prémonitoire de ce moment. Deuxièmement, et plus subtilement, peut être que le texte, dans son association des termes clés « l’eau » et la « vie », avait pu, de façon subliminale, suggérer que dans cette seule idée reposaient les moyens d’atteindre ce but. Plus tard, il ne fut pas en mesure de résister à l’eau de vie (quoique dans un contexte différent de celui du rite fremen, plus un symbole de la BCO).

  Yueh demanda à Paul de garder le secret sur son cadeau de la BCO car naturellement il ne voulait pas que tout le monde se demande pourquoi il avait choisi ce moment pour donner ce qu’il avait de plus précieux. Paul reconnu, peu après son arrivée à Arrakeen, les sources des citations qui avaient orné ses conversations avec Gurney Halleck, mais il garda cette information pour lui. Pendant ce temps, il lui était sans doute revenu à l’esprit les histoires de nombreux prophètes et saints, apôtres et martyrs, consignés dans les écritures, et surtout il s’attarda longuement sur l’idée du Messie, comme tous les hommes peuvent le faire pour tout ce qui a trait à dieu. Muad’Dib avait profondément envie d’être un véritable messie. Au lieu de cela, il devint un Mahdi, un héros-empereur, et l’instigateur du jihad le plus destructeur jamais lâché sur l’univers. Depuis ses débuts, la BCO, comme les Testaments avant elle, avait subi le même paradoxe amer, l’empoisonnement de ce qui était prévu par ce qui advint.

  La première citation publique de Paul de la BCO qui pouvait passer comme une remarque courtoise adressée au planétologiste impérial, Kynes, fut électrisante pour les observateurs fremen. Le texte était l’Ohashi LXV:13 : « Le don est la bénédiction du donateur ». Son origine zensunni représentait peut-être la reconnaissance de Paul parmi les fremen et rappelait aussi les mots de leur légende messianique « ils vous accueilleront avec des paroles saintes et vos cadeaux seront une bénédiction ». Il n’y a aucune raison de supposer que Paul savait déjà que ces paroles présageaient le Lisan al-Gaib. Ici, comme souvent dans son histoire, on a le sentiment que l’individu est mené par une force mortelle irrésistible, plutôt qu’il agisse délibérément (la BCO, dans un de ses livres navachrétiens, a un texte pertinent, l’Avatar 1181 : « Ma langue est simplement une balisette et tu es le musicien qui joue sur elle. Je suis votre gant de marionnette ; les vôtres sont vos doigts. J’exprime seulement ce que vous pensez dans votre esprit ».

  Un texte curieux et profond dans la BCO qui a grandement influencé Paul, comme le sirat avec son image centrale « le paradis à ma droite, l’enfer à ma gauche et l’ange de la mort derrière ». Il ressassait cette citation dans son esprit alors que sa mère se dirigeait prestement le long d’une ouverture étroite vers une caverne sur les crêtes, échappant ainsi au massacre Arrakeen. Le sirat est un pont étroit le long duquel nous effectuons notre voyage de vie. Bien que le paradis soit notre but, nous ne devons pas faire un pas hors du sirat, pour l’atteindre plus vite ; nous ne devons pas nous permettre d’être pris au piège par les vrilles de l’enfer. La mort est derrière pour attraper celui qui trébuche. Le texte dit : « A ma droite il y a des houris, un jardin, des portyguls chargés de fruits et de fleurs, les deux en même temps ; il y a le sondagi et l’akarso, les gens sont vêtus de soie et boivent du rachag et il y a de la gaze sur les tables sous les branches ; là, c’est toujours sihaya. Sur ma gauche, il y a le djinn dans une saignée de sable brûlant ; Al-Lat brûle là comme du sang ; Bakka se déverse sur les corps de ceux qui courent là, boitant, entraînés par la gafla ; il y a encore près de moi des visages attirant, des yeux comme des opaflammes, ouverts, distrayants, éblouissants… » Et encore : « Je marche sur le chemin droit et étroit, entre le yang de la lumière, le yin de l’obscurité ; je suis yang, je suis yin ; je suis chacun des deux, pourtant je ne suis ni l’un ni l’autre, je me déplace entre les deux ». Il y a une autre image qui rappelle souvent le sirat : « Sur la planète Mercure, où le visage d’Al-Lat est toujours là, il y a une crête : c’est le sirat. D’un côté tout est chaleur et roches en fusion et le bruit de la vapeur et le bourdonnement du sable en ébullition ; de l’autre il y a le permafrost, la glace, le froid, l’obscurité et le silence que seul le tintement des étoiles de cristal peut rompre. C’est seulement sur la crête qu’on peut se déplacer en toute sécurité, pendant un petit moment « détendez-vous » dit le sirat, « détendez-vous et appréciez la vue ». Sur le sirat il y a des lieux de repos. Pour Muad’Dib il y avait Chani.

  Comme le raconte la Princesse Irulan dans Muad’Dib, l’homme : Les enjeux religieux, quand Paul bu l’Eau de Vie, « Il se tenait en équilibre dans une prise de conscience, voyant le temps s’étirer dans sa dimension bizarre, délicatement équilibré dans son tourbillonnement, encore étroitement tendu comme un filet, rassemblant d’innombrables mondes et forces, un fil tendu sur lequel il devait marcher, un fil chancelant sur lequel il s’équilibrait. D’un côté il pouvait voir l’Impérium, un Harkonnen appelé Feyd-Rautha qui brandissait vers lui une lame mortelle, les sardaukars faisant rage hors de leur planète pour étendre le pogrom sur Arrakis, la connivence de la Guilde dans le complot, les Bene Gesserit avec leur programme d’élevage sélectif. Ils étaient massés comme des cumulo-nimbus sur l’horizon, freinés par plus que les fremen et leur Muad’Dib, les fremen géants endormis prêts pour leur croisade sauvage à travers l’univers. Paul se sentait au centre, le pivot, là où la structure entière se tournait, il marchait sur un fil mince de la paix avec une mesure de bonheur, Chani, à ses côtés. « La relation de Muad’Dib avec Chani, comme celle de son père avec Dame Jessica, n’était pas légalement établie, mais elle les liait néanmoins dans le sens traditionnel le plus ancien. Les paroles de réconfort pour Chani, quand ils rencontrèrent la belle Princesse Irulan « Ce qui nous lie ne peut être délié » ». Retournons en arrière aux Epîtres et, au-delà d’eux, à la Genèse.

  Les années que Muad’Dib passa parmi les fremen aiguisèrent sa compréhension des cruelles nécessités de la vie, une compréhension qui ne fut pas beaucoup atténuée par celle plus profonde qu’il avait acquise avec la religion zensunni qui, dans les traditions, était plus sunnite (islamique) que zensunni, et dont l’errance avait rendu la race cruelle. Une compréhension plus philosophique de la tradition zensunni résulte des conversations de Muad’Dib avec le ghola Hayt (Duncan Idaho). Le ghola avait été formé par les tleilaxu comme un mentat et un philosophe zensunni, afin d’accroître, autant que possible, ses capacités à l’épée (on se rappelle encore la capacité légendaire des samouraïs au combat). Malheureusement, cette influence encouragea seulement le goût de Muad’Dib pour l’ironie et l’amour du paradoxe, favorisant la cryptographie croissante de ses déclarations publiques. Plusieurs remarques du ghola pouvaient évoquer des passages clefs de la BCO ou des Commentaires, comme quand Hayt rencontra Muad’Dib : « L’esprit purifié prend des décisions en présence d’inconnus et sans cause ni effet ». Le dicton dérive d’un commentaire du Bodhisat 73:9 : « Lorsque vous tombez dans une rivière, alors que vous tentez de retrouver pied, est-ce que vous vous demandez si vous êtes tombé de la berge ou si vous avez été poussé par un ami ? » Les réponses de Koan étaient rappelées par le ghola lorsqu’il suggérait à Muad’Dib que la puissance infinie pouvait être contemplée dans le confort, seulement en se souvenant que toutes les choses sont finies. Une autres fois, le ghola avait dit à Paul « Nous, les zensunni, disons : « ‘absence de rassemblement est le rassemblement final » ; Ohashi XII: 12 ». Après que Muad’Dib soit parti dans le désert, aveugle, le ghola partagea avec Stilgar un moment de véritable compréhension zensunni : « Il ne sera pas trouvé », et Stilgar dit : « Pourtant tous les hommes le trouveront ».

  Les explorations de Muad’Dib, dans sa vie intérieure, étaient tout à fait dans l’esprit zensunni. Son souci constant de « voir dans sa nature » rappelle le Hui-neng 5, mais comme beaucoup de zensunni, il ne pouvait pas regarder au-delà de lui-même (ou dans le cas de Paul, au-delà des sub-personnalités) pour trouver le divin, le joyau dans le lotus. « Trouver Bouddha dans votre propre cœur, dont le caractère essentiel est Bouddha lui-même », enseigne Eisai 11:6, mais Muad’Dib a tellement cherché qu’il n’a rien trouvé.

  Après être devenu le Prêcheur, Paul chercha à réveiller les fremen retombés dans leur héritage zensuni. A Arrakeen, il proclama : « la seule activité des fremen devrait être celle d’ouvrir leur âme aux enseignements intérieurs ». Cependant, durant ses années dans le désert, Paul semblait être lui-même retourné vers le navachristianisme, et même un style judéo-islamique de pensée. Les modèles de pensée zensunni n’avaient, en aucun cas, été éliminé, comme on peut le voir quand lors de sa première apparition au Temple d’Alia, il s’écria : « La religion de Muad’Dib n’est pas Muad’Dib » (cf. : « Le doigt qui montre la lune n’est pas la lune elle-même » [sutra 124]).

  Lors de la première apparition spectaculaire devant le Temple d’Alia, Paul exhiba une main humaine momifiée par le désert et la présenta comme une source d’information. Certains considéraient la relique comme la rencontre finale avec un ver des sables, une telle marque était universellement considérée comme la communication avec shai-hulud. Ainsi, Paul confirmait sa prétention à être un messager de Dieu en s’appuyant sur les textes de la Bible Catholique Orange, « j’apporte la main de dieu, et c’est tout ce que je vous apporte ! » Criait-il. « Je parle pour la main de dieu. Je suis le Prêcheur ». Le titre de « Prêcheur » fait référence, bien sûr, à l’auteur du texte du même nom, traditionnellement identifié à Salomon, l’homme le plus sage du passé et donc considéré comme un titre très adapté pour l’Empereur Paul Atréides. La main de dieu authentifiait comme témoin le Prêcheur via un texte plus obscur dans Job:11 : « Je vais vous enseigner par la main de Dieu : ceux qui sont avec le Tout-Puissant, ne vous cachez pas ».

  Les discours du Prêcheur étaient non seulement pleins de textes bibliques, mais ils évoquaient aussi la rhétorique biblique. Les thèmes prophétiques étaient forts dans « Ainsi il est écrit ! Ceux qui prient pour la rosée au bord du désert produiront le déluge ! Ils n’échapperont pas à leur destin par le biais des pouvoirs de la raison ! La raison découle de la fierté par laquelle un homme peut ne pas savoir quand il fait le mal ». La formule « ainsi il est écrit » se retrouve plusieurs fois dans l’Evangile, mais le texte cité est introuvable dans l’ouvrage ni même dans d’autres ouvrages, même après de savantes recherches approfondies. Sans doute faisait-il partie, autrefois, d’un texte connu des fremen et qui fut placé, à titre d’essai, soit dans la moitié légendaire du Sha-Nama, le premier livre des vagabonds zensunni, soit dans un texte secret de la vieille religion fremen. Le sermon était adressé particulièrement aux oreilles de la prêtrise de Muad’Dib, « Ceux qui pratiquent l’œcuménisme de l’épée » ; et on se souvient de l’Evangile XXXVL52, « Tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée », qui se trouve étroitement lié aux mots sévères du Prêcheur « Ceux qui apprennent trop bien la leçon de l’aveuglement périront par cette tromperie ». Dans ce sermon, en plus, le Prêcheur se réfère à « l’illusion Maya » et répète presque les mots des Commentaires en expliquant que « Ces pensées n’ont aucune réalité indépendante.

  Pendant un temps Paul, comme Prêcheur, semblait avoir joué le rôle d’un Jérémie ou d’un Elijah, exposant la corruption régnant en haut lieu, disant la vérité au pouvoir et proférant des avertissements prophétiques sur les conséquences désastreuses de cette pratique effectuée à mauvais escient au nom de Muad’Dib. Si c’est ainsi qu’il se voyait, ce n’est pas ainsi que Leto le voyait. On raconte que Leto associait la mort de l’historique Jean-Baptiste (Evangile IV) à la pseudo-mort de son père et qu’il enferma cette vision clé dans la vision prophétique de son père. « Pauvre Jean-Baptiste », pensait Leto, « S’il avait seulement eu du courage d’une autre manière… Mais peut-être son choix était-il le plus courageux. Comment puis-je savoir quelles alternatives il avait en face de lui ? Bien que je sache quelles alternatives avait mon père ». C’est pour sortir de la voie djihadiste cruelle tracée par l’empire de Muad’Dib que Leto choisit pour lui-même le terrible Sentier d’Or. Cette décision exigeait que Paul Muad’Dib, qui avait imposé sa volonté sur des millions de mondes dans l’empire, se soumette lui-même à la volonté de son fils Leto, le futur Empereur-Dieu. La passation de pouvoirs eut lieu au cours de la grande rencontre de Leto, qui avait déjà revêtu la peau des truites des sables, et de son père dans le désert, où là eut lieu un duel dans lequel les armes étaient des visions qui changeaient le destin. Leto vit plus loin, jusqu’à Krazilec, le combat typhon, la grande bataille aux confins de l’univers, connue dans la BCO (Révélation) comme l’Armageddon, et donc Leto l’emporta sur son père.

  Lorsque le Prêcheur se porta garant de l’intégrité de Leto (qu’il n’était pas une Abomination) avant Gurney Halleck, il avait déjà accepté sa fonction de Jean-Baptiste, comme il le montre par ces mots : « Une fois je me suis opposé à lui, mais maintenant je vous fais son offre. Il est le Guérisseur ». Il rendit ce rôle effectif par son sermon final au Temple d’Alia. Ce sermon est plein de rappels aux textes et aux applications bibliques sur la situation sur Arrakis.

  Le Prêcheur commença son sermon en associant le désert de Zan, la première station des vagabonds zensunni, au désert de l’exode où les israélites (ces anciens habitants du désert fremen) furent testés plus de 40 ans. « Je me suis retrouvé dans le désert de Zan », cria le Prêcheur (voir Ohashi IV-VII), « dans les déchets de la nature sauvage [Lois XXX:10]. Et Dieu m’a commandé de rendre cet endroit propre [cf. Lois XVIII:25-30]. Car nous avons été provoqué dans le désert, et nous avons été affligé dans le désert, et nous avons été tenté, dans cette région sauvage, d’abandonner nos manières » (Psaumes XCV:8-10). Par ses allusions, le Prêcheur retenait non seulement l’attention de ses auditeurs fremen, mais il authentifiait aussi ses paroles car elles étaient issues des plus anciennes sources prophétiques. Les mots eux-mêmes mettaient au défi les fremen d’une accusation d’apostasie et remuaient tous les auditeurs par leurs références à peine voilées aux destructions des qanats. Une de ses auditrices était Alia elle-même, elle saisit l’allusion à Zan et se demanda si le Prêcheur prenait à son compte les destructions des forteresses des sietchs des tribus fidèles.

  Sa voix grondant à travers la Plaza, le Prêcheur continua en faisant des associations avec des anciens mots prophétiques. « Les bêtes sauvages se trouvent sur vos terres », dit-il. « Les créatures lugubres remplissent vos maisons [Prophètes V:21]. Vous qui avez fui vos maisons, vous ne multipliez plus jours sur le sable. Oui, vous avez abandonné nos manières, vous mourez dans un nid encrassé si vous continuez sur cette voie [Job XIX:18 ; note : le « nid original » est devenu un « nid encrassé »]. Mais si vous tenez compte de mon avertissement, le seigneur vous conduira sur une terre de puits dans les montagnes de Dieu. Oui, shai-hulud vous conduira » [Prophètes LII:6-7].

  Le Prêcheur fit encore appel à la mystique fremen en citant le Psaume LXIII:1, un texte utilisé pour chanter l’hymne quotidien de l’eau : «  O Dieu, mon corps langui Votre chemin sur une terre sèche et assoiffée ! » Ce texte incita une vieille femme fremen à répondre : « Aide-nous Muad’Dib. Aide-nous ! » à laquelle le Prêcheur répondit en levant sa main droite (en signe de bénédiction) au-dessus de sa tête : « Vous [les fremen] êtes la seule aide restante ! Vous étiez des rebelles. Vous avez apporté le vent sec qui ne nettoie pas et ne refroidit pas [Prophètes LIV:11-17]. Vous portez le fardeau de notre désert et le tourbillon vient de cet endroit, de cette terrible terre [Prophètes CXIII:5 : « J’ai été dans cette région sauvage, la terre de la grande sècheresse »]. L’eau des qanats brisés s’écoule sur le sable. Des cours d’eau traversent la terre [Prophètes XXV:6 : « Dans le désert les eaux jailliront et des ruisseaux traverseront le désert »]. De l’eau est tombée du ciel dans la ceinture de Dune ! [cf. Lois XI:11 : « La terre… qui boit l’eau de la pluie du ciel »]. O mes amis, Dieu m’a commandé. Faites une route toute droite dans le désert pour notre Seigneur, car je suis la voix qui s’approche de lui dans le désert [Prophètes XXX:3 : ce texte est en relation avec l’Evangile 111:3 qui montre le Prêcheur endossant la mission de Jean-Baptiste] ».

  Rappelant un passage similaire des Prophètes V:20, le Prêcheur indique les étapes à suivre en disant : « Il n’y a aucune djedida perdue qui ne peut plus être habitée ! Ici nous avons mangé le pain du ciel [Psaumes CV:40] et ici, le bruit des étrangers nous pousse hors de nos maisons ! [Cf. Prophètes XV:5: « Vous ferez cesser le bruit des étrangers »]. Ils élèvent pour nous une désolation, une terre où personne ne demeure, où aucun homme ne passe [Prophètes XV:2]. » Maintenant, les prêtres d’Alia se frayaient un chemin à travers la foule pour arrêter le Prêcheur, mais il eut encore le temps d’évoquer le passage des Prophètes XXV:1, en disant : « Voici notre désert qui pourrait fleurir et s’épanouir », et Job XIV:5, en ajoutant : « Contemplez-les  comme ils vont à leur mauvais travail », et enfin la Révélation XIII:1, soigneusement mal citée : « Il est écrit : « Et je me tenais sur le sable, et je vis une bête sortir de ce sable, et sur la tête de cette bête était écrit le nom de Dieu ! » En fait, le texte indique que ce qui était écrit était « le nom de blasphème ». Le Prêcheur retint ses mots délibérément et de façon spectaculaire, tandis que des murmures de colère passaient dans la foule et que les poings se levaient et s’agitaient. Puis il termina sa phrase en se tournant et en rivant ses yeux aveugles vers le Temple, et en levant une main (la main gauche du mal, certainement) pour pointer  la fenêtre d’où regardait Alia. « Un blasphème reste », cria-t-il. « Blasphème ! Et le nom de ce blasphème est Alia ! » Ce furent les dernières paroles du Prêcheur, et elles condamnaient sa sœur, la vierge-prostituée de la Révélation XVII, de l’exécution de Leto.

  Paul et son fils Leto étaient des manipulateurs extrêmement  habiles pour ce que Leto nommait « la mystique dominante ». Une façon de le montrer est l’utilisation qu’ils faisaient du symbolisme de la gauche et de la droite. Les fremen n’étaient à l’aise que dans les extrêmes, ils étaient mal à l’aise en présence d’ambivalences et d’ambiguïtés. Les actes et les pensées étaient bons ou mauvais ; ils venaient soit de la main gauche des damnés, soit de la main droite des bénis. Cette association remonte à, ou plutôt se reflète dans l’Evangile XXXV, où les moutons sont mis du côté droit du Roi, mais les chèvres du côté gauche. Ainsi, lorsque Paul Muad’Dib se tint au sanctuaire de la Roche qui entourait le crâne de son père il cita mot pour mot le « legs de Bomoko », il mit sa main droite sur la châsse afin de montrer d’abord que son père était l’un des bénis et deuxièmement, que les mots qu’il était sur le point de dire venaient d’un béni. Ce geste montre quelque chose du respect avec lequel il considérait le Président de la CTŒ, responsable de la BCO. Cependant, lorsque Paul et Leto eurent leur célèbre confrontation dans le désert, Leto accusa son père de ne pas avoir étendu sa vision assez loin : « Vos mains ont fait de bonnes choses et le mal », avait-il dit. Leto lui-même, toujours sensible aux positions relatives de menace ou de soutien aux gens par rapport à lui-même avait résumé l’assassin Namri à Jacurutu, pendant l’interrogatoire ; Namri était entré dans la cellule et s’arrêta un demi pas à la gauche de Gurney Halleck. « Ahhh, la main gauche des damnés », avait dit Leto. M.T.

 

Autres références :

  • Bible Catholique Orange, La ;
  • Atréides, Paul ;
  • Anonyme, Les Evangiles de Dune, Rakis ref. cat. 1-T2 ;
  • Qizara Tafwid, Les piliers de la sagesse (Salusa Secundus : Morgan et Sharak) ;
  • Une étude approfondie de la BCO et des Commentaires peut être observée pleinement dans les énonciations faites par la Princesse Irulan sur Muad’Dib (Mukan : Lothar), Muad’Dib : les questions religieuses, Lib. Conf. Temp. Série 133, et La sagesse de Muad’Dib, études Arrakis 52 (Grumman : les mondes unis).

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